Ex nihilo nihil, in nihilum posse reverti (Rien ne vient de rien, ni retourne à rien) dit Lucrèce pour résumer sa pensée atomiste. Le concept de « création » nous entraine dans une multitude de domaines et de directions et se cache dans nombre de réactions quotidiennes. Car ce concept de l’origine fait la part belle au créateur. Voilà le vrai problème : comment envisager le rapport du créateur à sa création (et réciproquement). N’entamons pas un discours sur l’origine, je ne souhaite pas entrer ici dans le thème, mais un point me préoccupe depuis longtemps : la responsabilité du créateur sur sa création.
Satisfait ou remboursé, peut on lire dans nombre d’enseignes, ici le message est clair ! Le créateur (ne commençons pas à jouer sur le cycle de production en parlant du marchand final, d’une manière ou d’une autre une telle garantie s’accompagne de retours de responsabilité vers le créateur initial) assume l’entière responsabilité en cas de dysfonctionnement du créé. Et pourtant, même avec des corps inertes, l’esprit tend à se dédouaner de sa création. N’ajoute t’on pas une multitude de petits caractères rendant accessible la garantie ? Ne précise t’on pas une durée, une utilisation et bien d’autres caractéristiques venant encadrer la responsabilité que le créateur s’impose. Ainsi, la responsabilité se limite, se cadre et se décline, le créateur d’un produit manufacturé ne saurait assumer ce que d’autres pourraient faire de sa création. Ne trouve on pas nombre de créateurs dont l’idée fut de détourner certaines créations de leur utilisation première ?
Dans le domaine artistique, la relation créateur / création se fait plus intimiste. L’Histoire nous a donné de nombreux exemples de créateurs bannis socialement à cause de leur création. Pourtant, à y regarder de plus près, contrairement à un produit manufacturé à usage déterminé, la création artistique n’obéit pas à une logique de consommation. De fait, toute polémique ne pourrait naitre que de la réaction d’un tiers en regard du créé. Concrètement, si j’achète une télévision qui fonctionne mais dont les reflets sont désagréables vis-à-vis des couleurs de mon salon, je ne vais pas en rendre responsable son créateur, alors que Le Déjeuner sur l’herbe verra Manet mis au ban de l’art socialement reconnu du moment. Pourquoi alors rendre responsable le créateur artistique des réactions d’autrui face à sa création, alors qu’il s’agit justement de s’en protéger dans les garanties des produits manufacturés. On peut bien sûr y voir l’œuvre d’un besoin social de sécurité devant la provocation. Lorsque l’on censure Le Gorille de Brassens, le créateur devine que sa création ne passera pas les mailles du filet, de nos jours certains créateurs vont même jusqu’à créer du scandale pour prêter le flan aux critiques et ainsi connaître ce sentiment d’existence. Nombre de Major vous diront que rien ne se vend mieux que ce qui est censuré. De fait il parait nécessaire d’envisager la réaction possible d’autrui devant le créé comme faisant partie de la responsabilité du créateur. Mais alors il parait évident que celui-ci ne peut (et ne doit) pas justifier sa création face à toute critique d’autrui. Il faudrait donc là encore avertir le « consommateur » : #attention cette création entre dans le cadre limité d’un genre de réaction attendu, toute autre réaction se ferait à vos risques et périls sans recours possibles sur le créateur#. J’imagine avec humour ce genre d’avertissements dans les galeries contemporaines. A vrai dire ce propos me rappelle assez les échanges vifs multi-supports que le mouvement Dada avait initiés dans sa réflexion sur l’art. L’urinoir devenu pièce de musée change de statut. Cet amateur traduit en justice pour avoir uriné dedans se fait traiter aujourd’hui en vandale, lorsqu’au moment de la création, nul doute que bon nombre de bien pensants auraient trouvé le geste juste.
Ceci rend la problématique encore plus complexe puisque le statut de notre création et de notre créateur évoluent au cours du temps. En extrapolant, on pourrait dire que créateur et création « vivent » grâce à cette évolution dans le temps. Lorsque l’équation célèbre d’Einstein devient outil de destruction massive, le créateur se fait philosophe et publie dans « comment je vois le monde » son évolution. Doit-on le rendre responsable de cette arme, application directe de sa théorie ? Créateurs et créations vivent, mais je n’ai parlé jusqu’ici de cette notion de vie que lorsqu’elle s’appliquait dans l’évolution du regard d’autrui, imaginons maintenant qu’ils disposent d’une volonté propre…
Nous retrouvons notre abysse ultime source de tant de théories au travers des civilisations : La Création. Que la création initiale soit le fruit d’une succession de hasards ou celui d’un ensemble supérieur que d’aucun baptisent Dieu, la question est : quelle est la responsabilité du créant vis-à-vis du créé, avec comme conséquence la liberté du créé vis-à-vis de son créateur. La cohérence demande d’utiliser la même réponse à tous les niveaux, de Dieu à votre Ipad, du Talmud à Gunther Von Hagens, du grand architecte de l’univers à NTM : quelle dépendance existe-t-il entre le créant et le créé.
A réponse binaire, conséquences étouffantes. Une responsabilité totale du créant sur le créé associée au libre arbitre du créé accouchera d’un monstre ; tout étant de la faute du créateur, le créé deviendra rapidement un tyran pour son « père ». Une absence totale de responsabilité du créateur associée à ce même libre arbitre reviendra à un aveu d’impuissance et un déficit existentiel abyssal, le créateur égoïste laissant une création à l’abandon d’un univers pour lequel elle n’est pas faite n’aura guère ses faveurs. La création capable de survivre nourrira certainement à son tour un sentiment nombriliste, n’ayant connu la survie que de son fait propre. Il reste l’absence de libre arbitre, solution bien dure à accepter à un niveau individuel, qui ferait, dans une perspective globale, de chaque unité l’instrument d’un grand tout. Là encore, nul doute qu’une majorité de créations reprocheront à leur créateur de n’être que leur jouet. Le créateur, dans tous les cas, ne saura contenter sa création : triste constat singulièrement dissuasif.
Fort heureusement, il nous reste le gris, l’entre deux, cette inconnue indosable qui permettra à chacun de situer son curseur là où il le jugera équilibré. L’exercice parait simple, mais il sera la source de tous les désaccords quotidiens. En supposant que chacun trouve sa réponse équilibrée (ce qui n’est à priori déjà pas gagné), comment dans les faits faire vivre deux personnes dont les équilibres seront opposés ? Tout les dissociera. Le temps peut également jouer un rôle dans le mouvement qui ne manquera pas de s’opérer sur ce sujet au gré des expériences. Et surtout comment avoir une telle foi en l’homme pour s’imaginer qu’un individu déclinera cette question linéairement dans toute l’échelle des conséquences sans faire intervenir son ego pour modifier sa perception suivant ses besoins propres. Humains, trop humains, nos en viendrions presque à espérer le déterminisme pour que toute cette folie s’achève…
Entre le néant d’une réponse directive et le flou chaotique d’une réponse non universelle, je ne saurais trancher, l’une et l’autre apportent toute la matière à la justification du mécontentement, à la fois pour la création et pour le créé. Finalement, quelque soit l’option choisie, le choix ambitieux serait de ne pas chercher un tiers responsable à ses malheurs. Car le fait d’avoir été créé ne nous permet il pas parfois de se décharger de responsabilités trop pesantes ?
Profitons donc du courage du créateur (à tous les niveaux, du bien manufacturé à l’existence spirituelle, en passant par l’artiste et le coordinateur social) pour y puiser l’énergie d’une vie intérieure sans se polluer l’esprit de vaines polémiques anihilantes, s’il advenait qu’un créateur parle, mettons nous en position de pouvoir l’entendre… Qui sait, son appel pourrait peut être nous aider à trouver nos propres réponses.
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires


Commentaires